Mon esprit ne se résout pas encore à conceptualiser un dieu comme vengeur, bienveillant, tout-puissant ou encore observateur. Ma conscience est contrainte à n’admettre que la possibilité d’un dieu inexistant. Par ailleurs, je sais ne me prononcer que dans la limite de mes capacités spirituelles, et peut-être bien sont-elles limitées.
Voilà : mon dieu n’a pas de nom, ni d’existence, ni de but, ni de volonté, ni de pouvoir, ni d’amour, ni de haine, ni de rancune, ni de désirs, ni de courage, ni de lâcheté. Et c’est ainsi que ma foi agnostique s’exerce simplement, car je m’abandonne dans cette chose qui n’existe que pour moi dans son inexistence. Son absurdité me convient parfaitement : peut-être que cela vient du fait que l’abstraction ne me pose de problème. De ce fait, je le retrouve dans tout ce qui est porté à ma conscience.
Je lui nie donc toute humanité : pourquoi mon dieu serait-il humain? À mes yeux, un dieu ne peut être humain par définition. Il est la vie, la mort, le temps, l’espace. Sans volonté, il est ce qui nous permet d’exister; car toute chose pourvue de volonté désirerait-elle notre existence? Je n’en suis pas certaine. Désirerait-elle sa propre existence? Pourquoi mon dieu chercherait-il à être, pourquoi chercherait-il à ne pas être? Certainement, mon dieu n’a pas de volonté. Par conséquent, je lui refuse les sentiments, si involontairement volontaires.
J’admets ne conceptualiser mon dieu que dans la mesure où il me permet une optimisation à la fois du sentiment de sécurité et de liberté. Après tout, n’est-ce pas ainsi que chacun choisit son dieu? Certains philosophes choisissent le dieu qui les bénit, d’autres celui qu’ils tuent, d’autres celui qu’ils vénèrent, d’autres celui qu’ils ignorent. Je me plais à penser qu’il s’agit là d’une opération rationnelle d’une complexité telle par l’inclusion des sentiments dans le calcul, laquelle est facilement désignée par la majorité d’irrationnelle.
Pour toutes ces raisons bien plus nombreuses que celles évoquées dans ce texte, je relègue le culte à une sphère strictement privée. Non pas qu’il ne puisse s’exercer collectivement : bien au contraire. Mais que les convictions qui l’animent, elles, sont laissées au bon vouloir de chacun. Nous ne pouvons tenter de les inculquer à qui n’est pas porté naturellement vers elles. C’est ici que l’être se doit d’être pleinement responsable de son agir. Bien entendu, cet énoncé est vain dans la mesure où il reste un simple énoncé. L’application de celui-ci dépasse probablement le sens populaire malheureusement superficiel, mais j’ose espérer que de rares personnes s’exercent à la tâche de la responsabilité.
De cette manière, la tentative de conversion m’apparaît dénaturant la foi et agressante. La connexion avec le sacré ne relève-t-il pas d’une communion intérieure avant tout? Ceux qui ne cessent d’exhiber et d’imposer leur foi pour n’en faire qu’un vulgaire produit de vente portent-ils si peu de respect à leur dieu? Et si j’appose un déterminant possessif devant le terme de dieu lorsque j’évoque mon dieu, c’est par ailleurs afin de souligner que je me l’approprie dans sa grande inexistence, sans gêne… même s’il n’appartient à personne, mais pourquoi se restreindre à un paradoxe près? L’égoïsme et la spiritualité ont un lien fort et de longue date. Il est aisé de comprendre la volonté de conversion de plusieurs; certes je continue de croire qu’il s’agit là de faiblesse. Car au fond, n’est-ce pas simplement vouloir être confirmé dans sa foi que de vouloir en convaincre également les autres?
[J'ai rajouté une petite fin à la première partie et la deuxième partie suit]

“And hold your own
Know your name
And go your own way”
Jason Mraz, Details In The Fabric
Après quelques mètres de baignade dans les nuages, je ralentis ma course : la pluie ayant eu raison de moi, je ne pouvais que profiter de ce rafraîchissement incongru. C’était un moment irréel, hors de la dimension quotidienne. Cela tenait au miracle, à l’absurde, digne d’un scénario à l’américaine. Un moment hors du temps, poussé le souffle de la grâce éphémère et de la gratuité d’une représentation si spectaculaire des forces naturelles, me prodiguait le plus doux des répits. Séchant à un café en bonne compagnie, mon monde tournait autour d’un soleil nouveau, dont l’aube promettait beaucoup. L’apparition de nouvelles idées fixes créait un départ frénétique à partir d’une escale méprise pour une ligne d’arrivée, et ainsi la course continuait-elle. Alors, la venue de chimères ou plutôt le retour, de pensées excessives préjugeait la prochaine belle saison bien ravissante. La tête haute, je savais à présent que les sentiers que j’avais parcourus culminaient en un point lumineux, et un point tournant, de ma vie. Tout à offrir, rien à perdre, peut-on seulement promettre mieux?
Oui, à présent je m’accroche à cette certitude : la fin du monde a eu lieu, la fin d’un monde révolu, de commencements avortés, de peurs injustifiées. Comment ne pouvais-je pas voir les promesses étincelantes des auspices d’abondance? Et confiante dans l’avenir, je ne redoute pas de trahison.

“Well open up your mind and see like me
Open up your plans and damn you’re free”
Jason Mraz, I’m Yours
J’ai d’ailleurs une drôle de superstition : imaginer un scénario, ou une manière dont les évènements se dérouleront, empêche automatiquement la réalisation de cette projection. Mon expérience à ce jour m’a donné raison, peut-être serait-ce une autre blague de ce dieu sans nom qui s’amuserait à contrer les plans de ceux qui planifient leur vie? Tout cela pour dire que dès lors, je cesse de rêver et je m’implique dans le réel, ce réel se modèle de façon troublante à ce que j’aurais pu espérer dans le cas échéant. Cela constitue une découverte fantastique qui m’oblige à revoir ma propre vision de moi-même, surtout de mon caractère que je croyais justement rigide et figé.
Et tout ce chemin pour réaliser que d’un peu de tout, que d’un peu de rien : voilà de quoi l’existence est faite. Auparavant, il me semblait être dans une salle d’attente vide et d’espérer entendre un numéro qui serait le mien. À présent, je n’ai pas changé de place, mais j’ai mon numéro en main et le décompte diminue sans cesse. Il s’avère infiniment plus facile d’attendre en sachant que notre tour viendra que dans l’ignorance du grand moment à venir. Et la vie de nous réserver une de ses ruses : celui qui acquiert cette confiance dans le futur devient subitement acteur de celui-ci, bien involontairement. De cette manière, j’observe cet univers réagir autour de moi à d’infimes gestes de ma part tels les premiers battements d’aile d’un papillon tout fraîchement éclos.
Alors j’avance à une cadence plus sûre, d’un pas encore davantage ancré mais plus léger. Donc je disais, eh oui, toute ma personne dansait sous la pluie.
[À suivre...]

“And hold your own
Know your name
And go your own way”
Jason Mraz, Details In The Fabric
Après quelques mètres de baignade dans les nuages, je ralentis ma course : la pluie ayant eu raison de moi, je ne pouvais que profiter de ce rafraîchissement incongru. C’était un moment irréel, hors de la dimension quotidienne. Cela tenait au miracle, à l’absurde, digne d’un scénario à l’américaine. Un moment hors du temps, poussé le souffle de la grâce éphémère et de la gratuité d’une représentation si spectaculaire des forces naturelles, me prodiguait le plus doux des répits. Séchant à un café en bonne compagnie, mon monde tournait autour d’un soleil nouveau, dont l’aube promettait beaucoup. L’apparition de nouvelles idées fixes créait un départ frénétique à partir d’une escale méprise pour une ligne d’arrivée, et ainsi la course continuait-elle. Alors, la venue de chimères ou plutôt le retour, de pensées excessives préjugeait la prochaine belle saison bien ravissante. La tête haute, je savais à présent que les sentiers que j’avais parcourus culminaient en un point lumineux, et un point tournant, de ma vie. Tout à offrir, rien à perdre, peut-on seulement promettre mieux?
[À suivre]
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Petit aparté que je trouve quand même troublant: selon l’engin statistique, quelqu’un se serait retrouvé sur ce blog en tapant “recit adolescentes cul torture” dans un moteur de recherche. Eh bien, pauvre personne qui s’est retrouvée sur mon site: comme quoi on n’arrête pas le progrès!
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Il y avait ce poème sans titre sur lequel je suis tombée, qui m’a tout de suite plu.
Isabelle Fournier, août 1987
“C’est tellement con la vie
On sourit et personne répond
Personne répond parce qu’on n’sourit plus
Et on aime toujours ceux qui ne nous aiment pas
Et ceux qui nous aiment finissent toujours par nous aimer quand on n’les aime plus
Et c’est toujours celui qu’on attend qui vient pas
Et celui qui vient c’est toujours celui qu’on attend pas
Et ce que c’est con les belles heures qui se déguisent en secondes
Et y a toujours un mot qui me chatouille la cervelle
Et mon coeur qui sourit et ma bouche qui se scelle
La mer si belle qui invente des tempêtes
Le ciel si bleu qui se poudre de gris
Et mon coeur en bouillie et ma bouche qui rit
Et y a toujours plus con que soi
Et y a le mort vivant qu’on touche et qu’on ne voit pas
Et je ne verrai jamais ces veines qui courent sous ta peau
Et mon regard qui se perd quand je te croise
Et le monsieur en veston qui court et ne regarde jamais les nuages
Et y a un gars qui meurt à trente ans
Et trente ans plus tard y a une vieille dame sans enfant qui pleure sur sa tombe
Et y en a toujours un qui sait pas nager quand le bateau coule
Et y a le petit laid si gentil qu’on aime beaucoup beaucoup
Et faut pas s’en faire avec ces riens
Et c’est la vie qui continue”
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Un soir, j’ai l’alcool triste. Mais comme chacun de nous est prisonnier de ce qu’il est, dans une certaine mesure, je me console en me disant que je préfère de loin être prisonnière de moi-même que des autres. C’est peut-être dû à la peur de l’inconnu, mais cette intime conviction me permet d’avancer dans le monde et de me sentir libre dans ma prison. Cette liberté virtuelle me permet d’accepter le réel.
Et pourtant, les barreaux de ma prison me semblent parfois trop épais pour que ma petite volonté les lime afin de me permettre d’accéder à la liberté réelle. Ce monde adulte qui me toise. Qui compte les secondes restantes d’innocence, innocence tâchée d’une promesse de mort. Qui tue l’enfance à coup de cernes sous les yeux.
J’ai toujours eu une conscience aiguë du temps qui passe, du temps qui fuit. Petite, la peur d’oublier me retenait déjà des heures à rédiger des comptes-rendus précis en écrivant des journaux entiers en série. C’était plus fort que moi, je ne pouvais m’en empêcher. Il n’y a pas si longtemps, je m’effondrais en larmes à l’idée d’une séparation temporaire, j’en tremblais fiévreusement.
Un autre soir, j’ai l’alcool heureux. Je souris autour d’une table d’amis, je ne suis plus seule dans le groupe. Je suis jeune, jeune et encore avec la vie devant moi. Rien n’est à mon épreuve, les rêves les plus fous deviennent possibilités. Il y quelque chose de ces soirées qui s’inscrit dans l’intemporel, dans le voyage intersidéral. Entre le monde de ce que je suis et de ce que je deviendrai, un pont s’établit clairement. Fini le cul-de-sac de l’adolescence, s’ouvre devant moi une voie qui ne demande qu’à être tracée au gré de ma volonté.
Cette séparation qui me mortifiait m’apparaît alors mon seul gage de liberté et la seule façon de foncer sans retenue vers ce futur, avec une inconscience indomptable. Je regarde le monde avec des yeux nouveaux, une simplicité filtre les images qui me parviennent. Le courage insensé de la jeunesse et du temps devant soi me pousse à errer, confiante que j’aurais amplement le loisir de retrouver mon chemin, de panser mes blessures, de refaire ce que je ferais différemment… plus tard. Et de vivre le moment présent, de le rater s’il le faut, mais tout sauf le regretter.
Un dernier soir je suis sobre, et cette vivacité reste miraculeusement inscrite en moi. Elle s’y est posée pour y rester, et je ne la laisserai certainement pas repartir. J’ai enfin trouvé l’insouciance consciente que je cherchais. J’ai hâte de m’engager dans le monde, de mettre ma main sur les épaules de cette humanité que j’aime malgré tout, de la serrer contre mon cœur, de devenir quelqu’un d’utile à ma manière. J’ai retrouvé l’enfant que je n’ai jamais été aussi loin que mes souvenirs remontent (bien que je ne doute pas de l’avoir été, fait appuyé par des récits parentaux de réveils ensoleillés). J’ai trouvé l’adulte que je veux devenir, et la métamorphose commence déjà.
Après l’averse d’été, un autre phénomène crucial se prépare : l’arc-en-ciel ne saura tarder.
À suivre…

Dans le ciel orageux, les nuages noirs feront progressivement place aux premiers rayons de soleil. Je me permets de rêver encore. Ces rêves qui m’habitaient durant l’âge de l’innocence, ces rêves qui me portaient jusque dans les bras du sommeil. Et Morphée de chuchoter des promesses farfelues à mon oreille durant mes songes. À nouveau, je refais le pari de tenter la naïveté de l’espoir. Ce grand luxe m’est possible, car j’ignore ce qui m’attend. Et beaucoup m’attend, ainsi il m’est permis d’espérer beaucoup. Même si j’ignore encore de quoi ce beaucoup sera composé. D’où la naïveté de l’espoir, qui réside en la croyance que ce beaucoup sera davantage meilleur que pire. Toutefois, une chose a changé. Je ne fais plus qu’espérer bêtement, je sais également qu’il faudra mettre en scène le décor de ce beaucoup meilleur.
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Ces gens qui ont la force et la résolution de se prémunir de ses luxes sans toutefois se trouver dans les circonstances idéales pour en jouir, cela m’impressionnera toujours. Nietzsche le disait, l’indépendance est le privilège des forts, et l’homme volontairement indépendant est purement téméraire. « Un tel homme vient-il à périr, sa défaite a lieu si loin de la compréhension des hommes, que ceux-ci ne ressentent rien, n’éprouvent aucune compassion. Et lui ne peut plus retourner en arrière; il ne peut plus même retourner vers la compassion des humains ! » Ce départ forcé du confort est problématique. Mais est-ce bien ce confort que Friedrich nommait terme? Si oui, dans ce cas, j’appelle à la fuite. Cette immobilité dans laquelle s’enlise la société comme les chameaux empêtrés dans les sables mouvants, quelle horreur. Rien ne m’horripile plus que de voir la jeunesse aveuglement prostrée sur la canne de la tradition, pourtant propre à l’âge d’or. Ironique de constater comment les jeunes peuvent être égocentriques, alors qu’eux seuls ont la force de changer les choses! L’avenir nous promettant tout, nous pouvons espérer. Alain disait que c’est dans l’action que l’homme se réalise. Le regard doit être porté vers l’horizon, et non constamment dans les livres. « L’œil humain n’est point fait pour cette distance; c’est aux grands espaces qu’il se repose. » Je suis pleinement de cet avis, il est bon d’élever le regard plus souvent qu’autrement.
Mais si ce confort n’était qu’un état paisible, sans pour autant être immobile et abrutissant? Car après tout, il ne suffit pas de regarder le monde et n’en être que le spectateur. Celui qui le regarde et qui y prend part peut être fier. Il doit s’assurer de maintenir cette cadence berçante, tant que le manège ne soit pas carrousel. Parce qu’après tout, le confort, c’est aussi la paix. La paix nécessaire pour que l’esprit puisse reprendre son souffle.
Toutefois, il est faux de prétendre que la guerre ne peut qu’abrutir les hommes. En temps de guerre, l’esprit se doit d’être vif. C’est justement ce qui fait rend si intéressant les récits sur cet état de guerre. Au courant des dernières années, ce que je nomme la littérature de guerre a généré chez moi un intérêt grandissant. Ces citoyens du vingtième siècle sanglant ont appris la vie par la mort. Et c’est précisément en cela qu’ils me fascinent. Commençons par le mauvais élève; Céline, au bout de la nuit, n’est rien dans la guerre. Son style est brouillon, son propos épars. Il en fait un gros panorama sans point de mire, sans but. Jamais il ne m’est arrivé jusqu’à présent de lire un écrivain si peu transcendé par la guerre. Quelques passages géniaux noyés sous un site d’enfouissement. Déblatérer sur colonisés ou évoquer les fabulations d’anciens combattants sans dénoncer quoique ce soit, quel pathétisme. Il parvient à occulter le véritable racisme de la guerre, celui qui s’érige contre la race humaine entière. Le racisme de la guerre, c’est la bêtise de toutes les couleurs. Et la pléthore trompeuse de ces soldats! Quel intérêt de s’attarder au mensonge alors que la vérité de la guerre gicle au visage de l’écrivain? Céline, sa vraie guerre, c’est les États-Unis, le rêve américain éclaté. Les retrouvailles de l’émotion huissière, les réserves de beauté qui conservent intacte la magnificence de Molly. Bref, s’il est vrai que l’intérêt rend intéressant, Céline m’est apparut trop peu intéressé par la guerre pour la rendre intéressante. Il a cependant le mérite d’apparaître totalement honnête, dépeignant franchement des personnages sans fausse pudeur.
Néanmoins, son sentimentalisme m’apparaît trop dépendre des circonstances, des lieux où il se trouve. Semprun, lui, parvient à gagner ce pari. Peu importe où il se trouve, avec qui il se trouve, il a compris que les souvenirs personnels ne servent à rien. « Ce qui pèse le plus dans ta vie, ce sont des êtres que tu as connus » . Dans l’écriture de cet intellectuel solidaire et humaniste, il y a quelque chose de vrai. Parmi ces hommes de lettres enrôlés, nul doute qu’il ne fut pas le seul. La simplicité de ses phrases transpire la sincérité. Tout au long, il m’apparaît être pleinement l’adulte de l’enfant qu’il a pu être. Malgré la guerre, la faim, la torture, les voyages interminables en train. Solidaire jusqu’au bout; en voilà un qui osait vivre à la hauteur de ses convictions. Du résistant au prisonnier, il y a une évolution – révolution – qui se produit. Elle paraît moins impressionnante que celle d’Anne Frank, bien entendu. Ici aussi, le vrai rend l’éclatement de la réalité dans toute sa douce cruauté. Ces gens ne sont ni écrivains, ni auteurs. Ils ne sont qu’eux, et ces mots sont les leurs. C’est ce que j’admire, cette totale transparence mariée à la justesse de leur plume.
Encore et heureusement, il n’est pas nécessaire de vivre des horreurs pour les dénoncer avec justesse. Et si l’ivresse est violence, Littel a probablement surpassé tous en la question. Une brique de concentré qui assomme le lecteur! Une telle froideur, comme de la vodka pure gardée au frais dans un iceberg, voilà l’effet que Les Bienveillantes produit. Franchement, j’en ai oublié le récit exact; qui se souviendrait d’une kyrielle d’un soldat allemand? Ce dernier profite de tous les luxes à sa portée, mais plus particulièrement de celui de l’ignorance. Non pas de l’ignorance des faits, mais celle de la négation complète de l’humanité. Il y a tant à dire sur la guerre, mais je me limiterai au fait que ce sentiment de détachement n’est pas si étranger à notre société moderne. Quelles troublantes constations que celles liées à la monstruosité insidieuse de notre époque.
Il ne suffit que d’évoquer Julie de Quinn, jeune adolescente qui s’effondrait en pleurs et expliquait que la seule chose qu’il lui venait en tête était tout bonnement « Sortez-moi d’ici. » Cela ne m’avait pas frappée, mais lors d’une relecture que j’ai compris ce sentiment accablant de lucidité. Devons-nous pleurer par lucidité ou pour l’aveuglement des autres? Je ne crois pas que l’aveuglement naïf suffise à soigner le vivant. Des larmes muettes coulent à chaque moment sur les tombes futures des êtres que nous détruisons par notre optimisme forcé, que nous détruisons en refusant de les sauver, en croyant que l’homme est innocent, ignorant et ne pouvant donc pas répondre de ses actes. Thomas de Kundera évoquait Œdipe, qui s’est crevé les yeux malgré son innocence passée. L’humanité doit-elle se crever les yeux qui ne lui servent aucunement pour voir avec son cœur? Ou plutôt croire sans voir? Il faut cesser d’exiger des chiffres pour amorcer les changements, il faut faire confiance en notre si naturelle façon de détruire en croyant construire. Le temps des néo-luxes doit devenir révolu, car il faut se responsabiliser. Les circonstances demandent, voire exigent, que chaque être se sente responsable. Plus qu’il n’en faut, si possible. Certes, certains diront que sauver la planète est un but surhumain. « Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout, » écrivait Camus. Le problème actuel, c’est le temps! Ces survivalistes qui croient que l’accumulation assure la survie, croient-ils pouvoir se faire des réserves de secondes? La terre crie, elle tremble au rythme des pas de ses bourreaux. Et nous de courir encore plus vite, pressés et emmurés dans la spéculation: cette terre aura tôt fait d’avoir une crise cardiaque. Si l’on veut avoir assez de temps pour sauver cette planète, nous devrions justement prendre le temps de sérieusement se pencher sur la question. Parce qu’après avoir anéanti toute autre forme de vie sur terre, il ne nous restera plus qu’à se crever les yeux et partir en exil. Il reste cependant un luxe qui nous est permis, et c’est à ce dernier que le courage nécessaire trouvera sa source.
Être fidèle à soi-même avant tout, agir à la hauteur de ses convictions, et ce quelles qu’elles soient: c’est d’être toujours plus digne que celui qui suit la morale des autres. Voilà le grand luxe, l’éventuel péché ultime: la pensée personnelle. Cette capacité chèrement acquise par cette connaissance diabolisée.
Et si penser est un luxe, il ne faut pas être leurré par celle-ci. Par exemple, il ne faut pas penser que la vie punisse. Cela reviendrait à dire qu’elle puisse être volontairement mauvaise. La vie est bonne au contraire, ou sinon ne peut que l’être dans l’absence de considération des hommes capables de si peu de pitié. Cette humanité punit; non la vie. Cette humanité se venge du bonheur d’autrui, mais la vie n’en a que faire. Elle dépasse en soi ces enfantillages. À présent, il nous faut rembourser nos dettes avec l’Univers.
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Il y avait tant à dire d’autre, mais j’ai complété ce texte dans le cadre de mon cours de littérature. Ne pouvant me lancer dans la rédaction d’un essai volumineux, je m’en suis tenue à ceci. Je garde le reste pour plus tard…


